L’Atelier de l’écrivain · Deuxième mouvement

Quand la fiction reprend ce que la vie laisse inachevé

Comment est né Aux portes des étoiles

Quand la fiction reprend ce que la vie laisse inachevé — Comment est né Aux portes des étoiles — Rida Lamrini

Après le pardon, la quête

Lorsque j’ai achevé Tant que je peux te dire je t’aime, je pensais avoir accompli quelque chose d’essentiel. J’avais écrit un livre que je n’avais pas prévu d’écrire, un roman nourri de matériaux personnels mais transformés par la fiction. J’y avais déposé des blessures, des silences, des interrogations, et surtout cet appel au pardon qui en traverse toute l’histoire.

Je pensais qu’un livre pouvait parfois rouvrir une porte. Je pensais aussi, peut-être naïvement, que les mots pouvaient accomplir ce que la vie n’avait pas réussi à faire. Mais la réalité ne répond pas toujours aux espérances de l’écrivain.

C’est alors qu’une autre question s’est imposée à moi : que devient le pardon lorsqu’il arrive trop tard ? Que se passe-t-il lorsqu’un fils est enfin prêt à comprendre son père, mais que celui-ci n’est plus là pour recevoir ce geste ? C’est à partir de cette question que la fiction a recommencé à travailler.

Un premier titre : Souviens-toi

Avant de devenir Aux portes des étoiles, le projet avait porté un autre titre : Souviens-toi. Ce titre disait beaucoup de ce que j’avais encore envie de transmettre : le souvenir, la mémoire, ce que l’on voudrait rappeler à ceux que l’on aime lorsque le temps, les éloignements ou les malentendus ont brouillé les choses.

Dans cette première version, le mouvement restait encore celui du père vers le fils. Le père cherchait à renouer, à retrouver un lien, à tendre une main supplémentaire.

Puis quelque chose s’est inversé. Je ne saurais pas dire à quel moment précis. C’est l’un des mystères de l’écriture : on croit conduire son histoire et, tout à coup, elle vous propose une direction que vous n’aviez pas prévue.

Cette fois, ce ne serait plus le père qui chercherait le fils. Ce serait le fils qui chercherait le père.

Et Rayan disparaîtrait.

Et si le fils avait lu le livre ?

La fiction offre parfois une liberté que la vie refuse : celle d’imaginer ce qui aurait pu se produire. J’ai donc posé une hypothèse. Et si Salim avait lu le livre de son père ? Et si cette lecture avait changé son regard ? S’il avait compris autrement certains silences, certaines fautes, certaines maladresses ? Et si, à travers cette lecture, quelque chose s’était enfin déplacé en lui jusqu’à rendre le pardon possible ?

C’est là que le roman a trouvé son véritable point de départ. Au moment où le fils décide de revenir vers le père, le père devient introuvable. Le pardon est possible, mais celui qui devait le recevoir a disparu.

Salim se met alors à sa recherche. Il revient au Maroc, remonte les traces, interroge les lieux, les souvenirs, les absences. Il tente de comprendre où Rayan est passé, ce qu’il a laissé derrière lui, et pourquoi il a choisi de disparaître.

La quête devient alors bien plus qu’une recherche géographique. Salim ne cherche pas seulement son père. Il cherche à comprendre ce père. Et, en le cherchant, il commence aussi à se comprendre lui-même.

Quand la science et la philosophie entrent dans le roman

Mais Aux portes des étoiles ne pouvait pas être seulement un roman de quête. Au fur et à mesure de l’écriture, un autre matériau s’est imposé à moi, venu cette fois non pas de mon propre vécu, mais d’un texte réel qui m’avait profondément impressionné.

Un ouvrage intitulé Délectations philo-scientifiques, écrit par Hicham Lamrini et Justine Barbier, sous la forme d’un dialogue entre la science et la philosophie.

J’avais trouvé ce livre extraordinaire. Il mettait face à face deux manières de regarder le monde : celle qui cherche à comprendre par la science et celle qui interroge par la philosophie. Les certitudes, les doutes, l’univers, l’existence, la connaissance, le sens — tout pouvait devenir matière à dialogue.

Je n’ai pas résisté à l’envie de faire entrer cette richesse dans Aux portes des étoiles. C’est ainsi que sont nés les échanges entre Salim et Émilie. Ils appartiennent bien entendu au roman et à ses personnages, mais ils trouvent leur source dans cet ouvrage réel, que j’ai expressément cité et référencé, en reconnaissant ce qui appartient à ses auteurs.

Cette présence donne au roman une autre dimension. La quête de Salim n’est plus seulement celle d’un fils à la recherche de son père. Elle devient aussi une interrogation sur le monde, sur ce que nous savons, sur ce que nous croyons savoir, sur ce qui nous dépasse.

De la recherche du père à la recherche de soi

C’est peut-être cela qui différencie le plus Aux portes des étoiles de Tant que je peux te dire je t’aime. Le premier roman était profondément émotionnel. Il naissait presque dans l’urgence, dans la nécessité de dire, de déposer, d’appeler au pardon.

Le second prend davantage de distance. Il devient plus construit, plus réflexif, plus intellectuel aussi. Le vécu n’a pas disparu, mais il s’est éloigné. La fiction prend davantage de place. Les personnages acquièrent leur propre autonomie. Le roman s’ouvre à d’autres questions, d’autres voix, d’autres horizons.

Salim devient alors pleinement un personnage. Il n’est plus seulement le fils de Rayan. Il devient celui qui cherche, celui qui doute, celui qui avance. Et cette recherche du père finit par se transformer en une recherche beaucoup plus vaste : celle du sens.

Aux portes des étoiles

À mesure que Salim avance, son voyage change de nature. Il était parti pour retrouver un homme. Il découvre une histoire. Il était parti avec le désir de renouer avec son père. Il découvre ce que signifie vraiment hériter d’une vie, de ses blessures, de ses erreurs, mais aussi de ses espoirs.

Et peu à peu, la quête terrestre s’élève. Les questions deviennent plus vastes. Le regard se porte plus loin : vers ce qui échappe, vers ce que ni la science ni la philosophie ne peuvent complètement refermer, vers cet endroit où le savoir rencontre le mystère.

C’est ainsi que Salim, parti à la recherche de son père, poursuit finalement un chemin qui le mène bien au-delà de lui.

Jusqu’aux portes des étoiles.

C’est là qu’est né le titre.
C’est là qu’est né le roman.