Comment est né Tant que je peux te dire je t’aime
Pendant longtemps, j’ai écrit en regardant la société. Mes livres, mes chroniques, mes réflexions s’intéressaient au Maroc, à ses transformations, à ses tensions, à ses mouvements profonds. J’observais les groupes, les générations, les rapports de force, les changements de mentalités. Ce qui m’intéressait, c’était le collectif.
Je regardais les hommes vivre. Je n’avais jamais vraiment essayé de me regarder moi-même.
Puis ma vie a connu une rupture. Des repères ont changé. Mes enfants ont pris leur propre chemin, j’ai quitté Casablanca et j’ai ressenti le besoin de prendre de la distance, de retrouver le silence, la nature, la mer. J’avais besoin de m’éloigner du bruit et des trépidations de la ville pour comprendre ce qui m’arrivait et, peut-être, apprendre à vivre autrement.
Je ne savais pas encore que ce retrait allait modifier profondément ma manière d’écrire.
À cette période, certaines conversations familiales m’ont confronté à des questions que je ne pouvais plus esquiver. Elles touchaient à la transmission, aux blessures, aux silences, aux relations entre un père et ses enfants, à ce que l’on croit avoir donné et à ce que les autres ont réellement reçu.
Comment demander pardon ? Comment l’accorder ? Peut-on réparer ce qui a été abîmé ? Existe-t-il des blessures que le temps ne suffit pas à refermer ?
Je ne savais pas quoi faire de tout cela. Alors j’ai commencé à écrire. Sans plan, sans structure, sans savoir si je tenais un journal, si j’écrivais une lettre ou si j’essayais simplement de mettre un peu d’ordre dans ce qui m’habitait. J’écrivais.
Au début, le texte ressemblait beaucoup à un journal. Il avançait au rythme des souvenirs, des émotions, des interrogations. Puis quelque chose s’est produit. Le texte a commencé à m’échapper. Des personnages sont apparus. Une histoire s’est organisée. La fiction s’est mise à faire son travail.
Et presque sans que je m’en rende compte, ce qui avait commencé comme une écriture personnelle s’est transformé en roman. Ce roman allait devenir Tant que je peux te dire je t’aime.
Je tiens cependant à préciser quelque chose, parce que la question m’est souvent posée lors de mes rencontres avec les lecteurs : non, Tant que je peux te dire je t’aime n’est pas une autobiographie.
Je n’ai jamais eu le goût de raconter ma vie. Je ne pense d’ailleurs pas que la vie d’un écrivain soit, en elle-même, plus intéressante que celle des autres. Ce qui m’intéressait était tout autre.
Oui, le roman utilise des matériaux puisés dans le vécu : des émotions, des situations, des blessures, des questionnements que j’ai connus ou approchés de près. Mais à partir du moment où ils entraient dans le roman, ils devaient cesser de m’appartenir.
Il fallait les transformer, les déplacer, les mêler à l’imagination. Créer des personnages qui aient leur propre existence, leurs propres choix, leurs propres contradictions.
Surtout, je voulais que ces expériences particulières puissent atteindre quelque chose de plus universel. Je ne voulais pas que le lecteur se demande : « Est-ce réellement arrivé à l’auteur ? » Je voulais qu’il puisse se dire : « Je comprends cela. » Ou peut-être : « J’ai connu quelqu’un qui a vécu quelque chose de semblable. » Ou simplement : « Cela aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous. »
Et s’il existe un sentiment qui peut appartenir à tout le monde, c’est peut-être précisément celui-là : le besoin d’être pardonné, la difficulté de pardonner, l’espoir qu’un lien puisse survivre malgré les blessures.
C’est là, pour moi, que commence le roman. La littérature ne consiste pas seulement à raconter ce que l’on a vécu. Elle consiste à transformer une expérience singulière pour qu’elle puisse appartenir à d’autres.
C’est ce que j’ai essayé de faire avec Tant que je peux te dire je t’aime.
Non pas seulement le pardon entre deux personnages, mais cette question beaucoup plus vaste que nous rencontrons tous un jour : que reste-t-il possible lorsque quelqu’un a blessé quelqu’un d’autre ? Peut-on revenir ? Peut-on comprendre ? Peut-on encore aimer après ce qui a été brisé ?
À mesure que le roman avançait, j’ai eu le sentiment de déposer sur le papier quelque chose qui m’encombrait depuis longtemps : des souvenirs, des regrets, des questions, des paroles que l’on aurait aimé prononcer autrement, ou plus tôt.
Lorsque j’ai terminé le livre, j’ai cru que cette histoire était achevée. Je pensais avoir vécu une forme de catharsis. J’avais tout couché sur le papier, tout lâché, tout confié au roman.
Je pensais aussi, sans doute, que l’appel qu’il contenait serait entendu. Qu’un livre pouvait parfois ouvrir un passage là où les mots ordinaires avaient échoué. Je pensais que l’écriture avait refermé quelque chose en moi.
Je me trompais.
Parce qu’un livre ne referme pas toujours les blessures qu’il met au jour. Parce qu’un appel au pardon n’obtient pas nécessairement de réponse. Et parce que le pardon est peut-être l’un des mots les plus difficiles à prononcer.
Parfois, l’écriture transforme la blessure. Parfois même, elle ouvre une porte que l’on ne savait pas encore devoir franchir.
À cette époque, le texte avait d’ailleurs porté un autre titre dans mon esprit : Souviens-toi. Ce titre disait beaucoup de ce que je cherchais alors : le souvenir, la transmission, ce que l’on voudrait parfois rappeler à ceux que l’on aime, ce que l’on espère sauver du temps, des éloignements, des malentendus.
Et, derrière tout cela, toujours, l’espoir du pardon. Il y avait derrière ce livre, sans doute, une main tendue.
Mais la littérature ne change pas nécessairement la vie réelle. Elle ouvre parfois d’autres chemins. Et c’est précisément ce qui allait se produire.
Au lieu de m’éloigner de cette histoire, le premier roman m’y a ramené plus profondément encore. Je pensais avoir terminé avec Rayan. Je découvrais que non.
Quelque chose restait en suspens. Pas forcément dans l’intrigue. Dans le lien. Dans le pardon qui n’avait pas encore trouvé son chemin. Dans ce qui se transmet entre un père et un fils. Dans ce qui demeure quand les mots ont été dits trop tard, ou pas assez. Dans ce qui continue à vivre même lorsque chacun poursuit sa route.
C’est là, je crois, que j’ai compris que Tant que je peux te dire je t’aime n’était pas seulement le roman que je n’avais pas prévu d’écrire. C’était aussi le livre qui allait m’obliger à continuer.
Je croyais avoir écrit pour refermer une histoire.
J’avais, sans le savoir, ouvert la première porte d’une fresque.