Comment est né Les Méandres de l’Oubli
Lorsque j’ai terminé Aux portes des étoiles, l’envie d’écrire était toujours là, très forte même. Mais je ne voulais plus rester dans le même registre. Après Tant que je peux te dire je t’aime, profondément traversé par l’intime, puis Aux portes des étoiles, plus réflexif et davantage tourné vers la quête et le sens, j’avais besoin d’autre chose.
Je n’avais plus envie de continuer à écrire dans la douleur. Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir comme romancier.
Depuis longtemps, le cinéma m’accompagne. J’aime les récits d’action, les enquêtes, les intrigues qui se tendent, les personnages qui avancent dans l’incertitude et les histoires où plusieurs fils éloignés finissent par se rejoindre. Je n’avais encore jamais pleinement exploré ce territoire. C’est là que Les Méandres de l’Oubli a commencé à prendre forme.
Je voulais poursuivre l’histoire de Rayan et de Salim, mais autrement. L’idée s’est imposée assez vite : mener deux enquêtes en parallèle.
D’un côté, une enquête policière avec ses règles, ses pistes, ses fausses pistes, ses réseaux et ses personnages troubles. De l’autre, l’enquête plus intime de Salim, toujours habité par la disparition de son père et par ce qu’il cherche encore à comprendre.
Cette construction me permettait de conserver le fil humain de la fresque tout en entrant franchement dans l’univers du thriller. Cette fois, la fiction allait prendre toute la place.
Si Tant que je peux te dire je t’aime utilise beaucoup de matériaux personnels, et si Aux portes des étoiles s’en éloigne déjà nettement, Les Méandres de l’Oubli appartient presque entièrement à l’imaginaire.
C’est sans doute le roman dans lequel je me suis senti le plus libre d’inventer : des situations, des lieux, des réseaux, des personnages, des retournements. Je pouvais enfin faire entrer dans mon écriture toutes ces influences accumulées au fil des années : cinéma d’action, thrillers, espionnage, enquêtes policières, récits où le danger surgit là où on ne l’attend pas.
J’avais le sentiment d’ouvrir une nouvelle porte dans mon travail d’écrivain. Mais j’allais très vite découvrir qu’aimer les thrillers ne suffit pas pour en écrire un.
J’avais déjà approché le roman policier dans La Saga des puissants de Casablanca, et certains lecteurs ou critiques l’avaient relevé. Mais avec Les Méandres de l’Oubli, je voulais aller beaucoup plus loin.
Or une enquête ne supporte pas l’à-peu-près. Les indices doivent apparaître au bon moment, les enquêteurs agir de façon cohérente, les découvertes avoir une cause, les informations circuler selon une logique précise. Le lecteur peut accepter beaucoup de choses, mais il pardonne difficilement une mécanique qui triche avec lui.
Je ne pouvais donc plus seulement imaginer une histoire. Il fallait comprendre comment travaille un enquêteur, comment se construit une piste, comment on vérifie une information, comment une enquête progresse, se trompe parfois, repart ailleurs, croise d’autres faits et finit par faire émerger une vérité.
C’est là que le travail a changé de nature.
Puis est arrivé un moment que connaissent sans doute beaucoup d’écrivains : j’ai cru que le roman était terminé.
L’histoire était écrite. Les personnages étaient là. Les deux enquêtes existaient. Les fils se rejoignaient. Le livre avait une fin. Je pensais être arrivé au bout.
Je l’ai remis à mon éditeur. Et c’est là que j’ai découvert que terminer un manuscrit ne signifie pas forcément avoir terminé un roman.
Les retours ont commencé : des questions, des incohérences à reprendre, des causalités à renforcer, des personnages à rendre plus lisibles, des informations qui arrivaient trop tôt ou trop tard, des fils narratifs à mieux relier. Puis d’autres échanges ont suivi. Et encore d’autres.
Au début, on pense qu’il suffira de corriger quelques pages. Puis on comprend que certaines faiblesses ne viennent ni d’une phrase ni même d’un chapitre. Elles viennent de la construction elle-même.
C’est probablement la partie la plus déroutante du travail. Vous avez vécu pendant des mois, parfois des années, avec un roman. Vous connaissez ses personnages, ses scènes, ses mouvements. Vous vous êtes habitué à son architecture. Et soudain, il faut accepter l’idée que cette architecture peut encore bouger.
Il faut déplacer, raccourcir, développer, repenser certaines articulations, supprimer ce qui ralentit, donner davantage de poids à ce qui semblait secondaire, s’assurer que le lecteur sait ce qu’il doit savoir au moment où il doit le savoir. Parfois, il faut même revenir très loin en arrière pour réparer quelque chose dont on ne découvre que tardivement les conséquences.
Commence alors une autre aventure, moins visible mais tout aussi importante : les allers-retours entre l’auteur et son éditeur.
Un manuscrit part, revient chargé de remarques, est repris, renvoyé. On croit avoir résolu un problème et l’on découvre qu’en le résolvant, on en a parfois créé un autre. On pense à nouveau avoir terminé, puis une nouvelle lecture révèle une fragilité jusque-là invisible.
Il y a quelque chose d’assez ironique dans ce travail : plus on approche de la fin, plus on devient exigeant. Ce qui aurait semblé acceptable quelques mois auparavant ne l’est plus. Le roman s’affine, se resserre, devient plus solide. Et l’auteur, lui aussi, change avec lui.
Les Méandres de l’Oubli m’a appris une chose essentielle : il existe une différence entre inventer une histoire et construire un roman.
L’imagination donne l’élan. Ensuite viennent la structure, la cohérence, la causalité, le rythme, la crédibilité, l’équilibre entre les personnages et la maîtrise de l’information. Dans un thriller, tout cela devient particulièrement visible.
Le lecteur doit pouvoir se laisser emporter sans voir la charpente. C’est peut-être là le paradoxe : plus le travail de construction est important, moins il doit se voir.
J’avais commencé ce roman pour me faire plaisir. Je voulais du mouvement, du suspense, des enquêtes, du danger, de l’action. Je les ai eus. Mais le roman m’a demandé beaucoup plus : apprendre, reprendre, douter, reconstruire, accepter enfin qu’un livre que l’on croit terminé puisse encore nous résister.
Avec le recul, je comprends mieux ce que ce troisième roman représente pour moi.
Tant que je peux te dire je t’aime était né d’une nécessité. Aux portes des étoiles était né de ce que la vie avait laissé inachevé. Les Méandres de l’Oubli, lui, est né d’un désir de liberté.
La liberté d’inventer, de changer de registre, d’aller vers le thriller, l’action et l’enquête tout en continuant à suivre Rayan et Salim.
Mais cette liberté a eu son prix : elle m’a demandé de devenir un autre écrivain, ou du moins d’apprendre une autre manière d’écrire.
Je pensais simplement vouloir me faire plaisir. Je ne savais pas encore que ce roman allait devenir l’un de mes plus grands chantiers d’écriture et qu’au bout de tous ces détours, de toutes ces reprises et de tous ces allers-retours, une histoire allait enfin trouver sa forme.